IIe Dimanche de l'Avent

Commentaires des pièces de cette messe par Dom Baron.

INTROÏT

LE TEXTE

Peuple de Sion, voici que le Seigneur vient
Pour sauver les nations.
Et il fera entendre, le Seigneur,
La gloire de sa voix dans la joie des cœurs. Isaïe, XXX, XL, XLV

Ps.Toi qui conduis Israël, prête-nous attention, Toi qui conduis comme un troupeau Joseph. Ps. LXXIX, 2

Au sens historique, c’est Isaïe qui prophétise. Après avoir prédit leur captivité, il annonce aux Juifs, en une proclamation solennelle, que le Seigneur va opérer leur salut. En fait, bien au delà de la libération des Juifs captifs, c’est la délivrance par le Christ de tous les peuples courbés sous le joug de Satan qu’il voit et, c’est lui, le Christ, dont il chante la venue prochaine et dont il annonce la voix puissante et consolatrice dans l’intime des âmes.

Cette prophétie au cours de l’Avent a, par elle-même, son sens liturgique.

C’est encore le prophète qui prophétise, sa voix nous arrive seulement à travers celle de l’Eglise enseignante qui nous la fait entendre, plus chargée de clarté et de joie, car nous savons déjà, nous, ce qu’est le Christ Sauveur et quelle est la douceur de sa voix dans nos âmes.

Et c’est encore à Sion qu’il s’adresse : non pas à la cité et à la nation de son temps, limitée et serrée entre les peuples jaloux, mais à celle qui maintenant couvre le monde et contient les peuples, à l’Eglise universelle.

Enfin, ce qu’il annonce, ce n’est pas une action passagère du Seigneur,mais le Seigneur lui-même, qui vient pour nous sauver et nous donner la joie de le posséder dans nos âmes, où sa voix ne cessera de se faire entendre si nous savons l’écouter ; jusqu’au jour où, clôturant le temps elle éclatera puissante et glorieuse pour l’ineffable joie des élus qu’elle ramènera dans la Jérusalem de l’Eternité.

LA MELODIE

Elle a bien, dans l’intonation, l’élan qui convient au ton direct d’une proclamation publique. Mais, passé ces deux mots, le mouvement se trouve tout de suite tempéré. Il semble que le prophète, et après lui, l’Eglise ont moins le souci de soulever l’enthousiasme du peuple par la bonne nouvelle qu’ils annoncent, que d’épancher le bonheur intime que met en eux la vision du Christ qui vient. C’est ce sentiment de satisfaction heureuse, de plénitude reposée, qui domine dans toute la première phrase. Notez la descente en quinte de ecce et – par delà le mot Dominus, tout en relief – celle de ad salvandas gentes,  si évocatrices l’une et l’autre d’une joie longtemps attendue que l’on voit venir enfin.

L’idée de la seconde phrase renchérit sur la première. Le Christ ne vient pas seulement pour être quelques années au milieu des hommes mais pour vivre, avec chacun d’eux, à jamais, en des relations d’amitié qui rempliront leurs cœurs d’allégresse. A cette annonce qu’elle sait répondre dans les profondeurs de leurs vies au désir de bonheur et d’amour de ses membres, l’Eglise s’exalte ; et, laissant cette fois libre cours à sa joie ardente, chante éperdument, sur les hauteurs, la béatitude qui vient pour qui la veut. La mélodie bondissant du sol au fa met sur l’accent de faciet une ardeur enthousiaste qui, par delà Dominus, pénétré de vénération, passe sur gloriam vocis suæ avec tout son éclat. Elle amène ensuite, avec une nuance dans le grave qui s’accorde si bien avec l’intimité du cœur, lætitia, le mot de la joie profonde, qu’elle fait s’épanouir sur le pressus du sommet dans la sonorité claire de sa dernière syllabe ; puis elle revient en une descente sagement mesurée vers le silence au fond duquel se prolonge le bonheur de la présence attendue.

GRADUEL

LE TEXTE

De Sion la splendeur de sa beauté, Dieu, c’est d’une manière éclatante qu’il viendra.

VersetAssemblez-lui ses saints, Ceux qui ont fait alliance avec lui dans le sacrifice. Ps. XLIX, 2, 3, 5.

Pour avoir le sens exact de ce texte il faut le remettre dans Psaume dont il est extrait.
Le voici :
1.    Le Seigneur Dieu des cieux a parlé. Et il a appelé la terre, Depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher.
2.    De Sion vient l’éclat de sa beauté
3.    Dieu, c’est d’une manière éclatante qu’il vient. Notre Dieu vient. Il ne garde plus le silence, Un feu ardent marche devant lui, Une tempête violente l’environne.
4.    Il appelle, d’en haut, le ciel, et d’en bas, la terre, Pour faire le discernement de son peuple.
5.    Assemblez-lui ses saints, Ceux qui ont fait alliance avec lui dans le sacrifice.

Comme on le voit, il s’agit de la venue du Christ à la fin des temps. Au verset 2, qui est le texte du Graduel, le psalmiste décrit la gloire qui l’environnera : « De Sion, l’éclat de sa beauté ». Sion, ici, n’est dont pas seulement le peuple juif ; c’est l’Eglise dont Jérusalem était la figure. La splendeur du Christ, ce qui lui donnera son achèvement dernier, sa plénitude, sa beauté totale, ce sont ses membres réunis autour de lui, ne faisant qu’un avec lui. Voilà ce que le psalmiste contemple et ce qu’il exprime, dans ce cri d’admiration extasiée.

Au verset 5, qui est le texte du verset du Graduel, il y a changement de personnage. Ce que le psalmiste entend, c’est un ordre donné à ceux qui ont charge de rassembler les élus : ceux qui ont fait alliance avec le Christ dans son sacrifice ; ceux qui se sont offerts avec lui et qui se sont laissé immoler, comme lui, tout au long de leur vie. Ils sont appelés à participer à sa gloire et à devenir ainsi un élément de sa splendeur.

Tel est le sens littéral du Psaume. Il demeure le même dans le cadre liturgique, où il forme une très belle paraphrase de l’Epître. Saint Paul citant Isaïe nous dit : « Il paraîtra, le rejeton de Jessé, celui qui s’élèvera pour régner sur les nations ». L’Eglise, en réplique, chante la gloire qu’il recevra des peuples soumis et unifiés en lui et qu’il fera partager à ses membres. C’est donc moins comme une prophétie que comme une sorte de contemplation qu’il faut chanter ce Graduel. A l’annonce qui lui est fait du Messie, l’Eglise se remet en mémoire ce qui a été dit de lui et reste en admiration. Telle sera l’attitude des chanteurs pour la première partie du moins ; pour la seconde, ils auront à être la voix de Dieu, commandant le rassemblement des élus ou, plus exactement peut-être, celle de Saint Michel donnant l’ordre aux anges de sonner la trompette qui des quatre vents du ciel les appellera.

LA MÉLODIE

Ex Sion spécies ejus: Deus manifeste veniet

Elle a de particulier, qu’elle évolue autour de la dominante do et non autour de la tonique fa;  comme si c’était un verset. De ce fait, elle ne touche pas le re  inférieur et n’établit pas avec lui l’intervalle de tierce mineure qui donne à tant de graduels du Ve mode quelque chose de la gravité du premier.

Elle est par là même toute pénétrée de joie mais d’une joie que des nuances assez marquées font différente dans les deux phrases.

Dans la première c’est une joie d’admiration. Notez que le texte est lui-même admiratif, si l’on peut dire. Il n’y a pas de verbe ; c’est une sorte d’exclamation. La mélodie suit. Elle part d’un bel élan sur Sion, mais, dès qu’elle touche le mot species, le mot "la beauté", elle est retenue ; elle contemple. Elle le fait d’ailleurs sur un motif admirable, qu’elle charge à la mesure de sa contemplation, tout en lui gardant une ardeur contenue mais agissante. Notez la clivis allongée, le quilisma, avec l’élargissement du podatus qui le précède, la note double où la joie se concentre avant d’aller s’épanouir sur la dernière syllabe en deux rythmes souples, qui disent à ravir le bonheur de l’âme exaltée par la vision qui s’offre à elle. Peu à peu cette admiration prend quelque chose de plus profond, qui enveloppe decoris ejus de vénération tendre pour le plus beau des enfants des hommes et pour l’épouse qui lui apporte le charme de sa propre beauté.

Dans la deuxième phrase c’est la joie enthousiaste qui jaillit à l’idée que le Christ vient. La mélodie s’allège dès le début. Les neumes qui achevaient le motif de species sont amenés cette fois sur Deus par trois groupes binaires légers, pleins d’élan, et c’est, tout de suite, l’exultation. Il y a une nuance de vénération sur les quatre notes les plus élevées de Deus, une détente d’un instant sur manifeste ; puis le mouvement prend le mot veniet, le mot de l’Avent, et le revêt d’une expression splendide. L’ardeur de l’espérance et du désir passe dans l’élan retenu du scandicus, se concentre sur la virga pointée, pour s’épanouir, légère et forte, sur le podatus qui délicatement l’emporte dans les hauteurs, d’où elle redescend en une joie satisfaite qui, peu à peu, sur le torculus de la cadence finale, devient paix et contemplation.

Le verset.Congregate illi sanctos ejus, qui ordinaverunt testamentum ejus super sacrificia

On a dit que la longue formule de congregate a la couleur d’une sonnerie de trompette. Du point de vue musical, c’est exact, et rien, dans le texte ne s’y oppose, au contraire. Ce n’est toutefois qu’un détail par delà lequel il faut voir le grand appel pour la bienheureuse résurrection. Il est pressant, il insiste ; mais il n’a rien de terrible. Le motif central, avec sont échappée brillante au mi, deux fois répétée lui donne un caractère de joie exultante, la joie des anges qui appellent toute la création à partager leur bonheur. Il y a un peu de gravité, dans l’incise qui suit, sur sanctos suos, comme une nuance de vénération pour les élus, qui vont introduire dans la béatitude leurs corps in intimement mêlés jadis à leur sacrifice.

Sur qui ordinaverunt, cette longue phrase, dont les motifs se répètent deux par deux, c’est plutôt une insistance, mettant en relief l’idée de l’alliance avec le Christ, qu’il faut voir. Elle passe sur testamentum, signalé lui aussi par les salicus et les clivis allongées. Revient alors sur ejus la noble formule de species, avec sont caractère d’admiration et de louange qui exulte.

Le mot de la fin est traité avec gravité. C’est le mot même du sacrifice. Il évoque tant de choses et pour le Christ et pour les élus et pour nous qui avons choisi d’être un avec lui dans l’offrande et l’immolation.

ALLELUIA

LE TEXTE

Je me suis réjoui des choses qui m’ont été dites, Dans la maison du Seigneur nous irons.Ps. CXXI, 1

Le Psaume CXXI était un de ceux que les Juifs chantaient en allant à Jérusalem pour la fête de Pâques et sur lequel ils disaient leur joie de voir le Temple.

L’interprétation liturgique en est facile. La maison du Seigneur peut s’entendre ou de Jérusalem, ou de l’Eglise, ou du Ciel, selon que l’on choisit l’un ou l’autre des sens de l’Avent. Le troisième semble le mieux adapté parce qu’il permet de relier étroitement l’Alleluia au Graduel, à l’Epitre et à l’Introït. Dans l’Introït, le prophète annonce que le Seigneur va venir ; à l’Epître, saint Paul le présente comme le roi des nations ; au Graduel, le psalmiste le voit dans la splendeur qui lui vient de ses élus rassemblés autour de lui ; à l’Alleluia, l’Eglise se réjouit de tout ce qui vient de être dit et fixe sa joie et son désir sur la maison du Père où elle va.

LA MELODIE

Une joie délicate, dans la première incise de l’Alleluia ; profonde et empreinte de gravité dans la seconde, avec une ardeur de désir s’épanouissant sur le pressus du sommet.
Même expression dans le Verset. Il débute dans un beau mouvement d’allégresse qui va vers quæ dicta sunt, où il s’épanouit avec ampleur, à juste titre d’ailleurs ; car c’est bien de ce qui a été dit qu’est venue la joie.

La deuxième phrase est plus contemplative. L’âme est prise par l’idée de la maison de Dieu : le Temple, le Ciel, l’intimité de la présence divine. Elle se complaît sur ces deux mots et chante la béatitude qu’ils évoquent, en de beaux rythmes souples, paisibles, et où passe l’ardeur discrète de son désir.

Fort habilement, l’auteur a amené sur Domini le motif de la dernière incise de l’Alleluia monté d’un ton. Il le fait s’achever sur la cadence du IVe mode, donnant ainsi à la mélodie quelque chose d’inachevé, d’illimité, qui prolonge le désir ; lequel d’ailleurs se pénètre, à nouveau, de joie active sur ibimus, le mot de la montée vers la Maison.

OFFERTOIRE

LE TEXTE

O Dieu, te tournant vers nous, tu nous donneras la vie. Et ton peuple se réjouira en toi. Montre-nous, Seigneur, ta miséricorde ; Et le Sauveur qui vient de toi, montre-le nous. Ps. LXXXIV, 7.

Dans le Psaume, ces deux versets sont une prière du peuple juif pour demander au Seigneur de lui rendre son ancienne gloire.

Dans la liturgie de l’Avent, ils prennent un autre sens. La vie dont il s’agit, c’est la vie éternelle que Dieu, dans sa miséricorde, va donner au monde par le Christ et qui s’épanouira dans la béatitude de la vision face à face. Et plebs tua lætabitur in te.
Chantés après l’Evangile, ils en sont une paraphrase très heureuse. L’Eglise a entendu le Christ répondre à ceux qui l’interrogeaient au nom du Précurseur : Dites-lui : les aveugles voient, les sourds entendent, les morts ressuscitent. Retenant ce dernier mot, elle le prie de toute sa confiance ranimée : « Seigneur, te tournant vers nous, tu nous donneras la vie », puis elle lui demande de montrer sa miséricorde, en la personne du Sauveur promis, qui se donnera lui-même à nous comme le pain de vie. Cette dernière idée n’est pas expressément dans le texte, mais elle y entre en quelque sorte par le rite de l’Offertoire.

C’est le moment où le pain et le vin sont présentés. Autrefois le peuple lui-même les présentait ; il est bien certain que le mot vivificabis nos prenait de ce fait un sens eucharistique. Le rite demeure, l’idée aussi doit demeurer. Sans rien enlever à l’un ou l’autre des sens de l’Avent elle leur donnera une immédiate actualité.

LA MELODIE

La première phrase est une affirmation pleine de confiance ; plus que cela, de certitude joyeuse. L’auteur l’a traduite par une ligne mélodique presque droite, avec tout juste quelques broderies et quelques échappées. Sur cette ligne, il a marqué chaque syllabe de pressus, de tristrophas, de note répercutées, ponctuant ainsi par une sorte d’insistance la fermeté de l’espoir et de la joie. Celle-ci s’épanouit sur le torculus de vivificabis et après avoir pris sur la cadence de nobis une nuance d’aimable supplication, se développe tout au long de la seconde phrase dans les intervalles sonores et les cadences pleines du VIIe mode, sur les mots mêmes qui la disent : et plebs tua lætabitur in te.

A partir de osténde nobis, ce n’est plus une affirmation, c’est une prière, mais pénétrée de la même confiance et de la même joie. Par un bel élan de trois notes, la mélodie, dès le début, atteint les limites du mode ; un léger fléchissement sur nobis, qu’elle met en un relief émouvant comme le mot qui évoque les misères du peuple et les nôtres ; puis, sur Domine, l’intense supplication. Il n’y a plus d’élan ; l’âme a tout dit ce qu’elle avait à dire ; elle s’efface, elle se fait humble, devant le nom divin, et, sur ces quelques notes qui descendent paisibles vers la cadence du IIIe mode, elle murmure, à l’oreille du Père, la prière d’intimité qui ne demande rien, rien que la miséricorde : misericordiam.

 

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